Observatoire social tunisien
Rapport octobre – décembre 2025
Quatrième trimestre : un bilan de protestations élevé, dominé par les mobilisations civiles et politiques
Le changement dans le rythme de la protestation et des revendications, ainsi que l’orientation vers une intensification des actions avec retour dans la rue, les sit-in, les grèves et les rassemblements, a été une stratégie adoptée par les acteurs de la contestation tout au long de l’année 2025. Une fois encore, les résultats de l’observation le confirment : le dernier trimestre de l’année a enregistré 1 493 mouvements de protestation, soit une augmentation d’environ 45 % par rapport à la même période en 2024, où 826 actions avaient été recensées.
Avec ce nombre de mouvements, le dernier trimestre constitue la période la plus dynamique de l’année en termes de mobilisation et de revendications, avec un rythme plus élevé que celui du premier trimestre (1 132 actions), du deuxième trimestre (1 254 actions) et du troisième trimestre (1 316 actions).
Exceptionnellement, et contrairement à la majorité des résultats observés par l’équipe de l’Observatoire social tunisien du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux au fil des années, ce sont les mobilisations liées aux droits civils et politiques qui dominent le dernier trimestre de 2025. L’équipe a ainsi recensé 585 actions durant les mois d’octobre, novembre et décembre, portant sur le soutien à des individus, la contestation de décisions judiciaires, la demande de libération de détenus politiques, la dénonciation de positions politiques, la confiscation de droits citoyens ou encore le droit à la liberté d’expression.
L’intensité des mobilisations civiles et pour les droits a commencé avant 2025 et a coïncidé avec des arrestations et procès touchant des opposants politiques, des défenseurs des droits humains, des avocats, des syndicalistes, des journalistes et des citoyens. Ces actions sont progressivement devenues le noyau principal des protestations.
La hausse des mobilisations relatives aux droits civils et politiques traduit plusieurs aspects : elle reflète un mouvement de défense des acquis et une réaction contre la restriction des libertés via la promulgation de lois (comme le décret 54) ou le refus de pratiques limitant la liberté d’expression (procédures judiciaires). Elle témoigne également d’une conscience civile et politique accrue et d’une confiance en déclin envers les institutions de l’État et le système judiciaire, jugé insuffisant pour protéger les droits et rendre justice aux victimes.
Les mouvements professionnels et liés à l’emploi, traditionnellement en tête des revendications, occupent la deuxième place en termes de nombre au dernier trimestre de 2025, avec 543 actions portant sur la régularisation des statuts professionnels, l’amélioration des conditions de travail, le droit à l’emploi, l’application des accords en suspens et le paiement des salaires et arriérés.
Les revendications environnementales conservent la troisième place, avec 123 actions recensées au dernier trimestre, liées à l’accès à l’eau potable, à la fermeture des décharges illégales, à la lutte contre la pollution marine et au raccordement aux réseaux d’assainissement. La majorité des protestations environnementales concernaient la pollution industrielle et atmosphérique dans la ville de Gabès, déclenchant une série de mobilisations populaires qui perdurent encore. Les fuites de gaz et les évanouissements parmi les élèves et les habitants du quartier Salam à proximité de l’usine chimique ont systématiquement déclenché de nouvelles vagues de protestation. Ainsi, la ville de Gabès est devenue un espace majeur de revendications environnementales pour le droit à un air pur, à la vie et à un environnement sain. Malgré l’ampleur des mobilisations, l’examen de la demande urgente de démantèlement des unités du complexe chimique a été reporté, et aucune décision n’a encore été prise par les autorités ou par la commission présidentielle mise en place pour résoudre le problème de pollution à Gabès.
Le dernier trimestre a également vu des mobilisations pour le droit à l’éducation, la dénonciation de la dégradation des infrastructures scolaires, le développement et la mise en œuvre de projets suspendus, l’amélioration des routes, l’accès aux transports, la santé publique et l’équipement des hôpitaux avec des médecins spécialistes. Les agriculteurs ont protesté pour obtenir des engrais, de l’eau d’irrigation et l’amélioration des prix de l’huile d’olive, tandis que les chauffeurs de taxi ont poursuivi leurs actions pour l’obtention de licences.
Selon l’échantillon observé, les prisons tunisiennes ont connu 170 jours de grève de la faim durant octobre, novembre et décembre. Les espaces de privation de liberté ont été décrits par le prisonnier politique Ayachi Hammami comme « des terrains de lutte ». Plusieurs détenus dans le cadre de la soi-disant affaire de conspiration ou des prisonniers d’opinion ont choisi la grève de la faim pour changer leur situation et exiger des garanties de procès équitable, la possibilité de comparution devant le juge plutôt que des procès à distance, ou des visites directes.
Ayachi Hammami poursuit sa grève de la faim commencée le 2 décembre 2025, suite à son arrestation dans l’affaire de conspiration où il a été condamné à 5 ans de prison. Dans le même contexte, Chaima Ben Issa a mené une grève de la faim de 16 jours débutant le 29 novembre, date de la marche des femmes, avant de l’interrompre suite aux appels de ses amis et soutiens. Le dernier trimestre a aussi enregistré 33 jours de grève pour le militant politique Jawhar Ben Mbarek, protestant contre la tenue des procès à distance, ainsi qu’une grève de trois jours pour plusieurs prisonniers politiques en solidarité pour exiger la réunification des forces d’opposition.
L’augmentation des mobilisations liées aux droits civils et politiques a eu un impact sur la nature des acteurs sociaux. Les activistes et défenseurs des droits humains ont été les principaux acteurs lors du dernier trimestre (245 actions), suivis par les étudiants (190 actions), les citoyens ordinaires et les travailleurs (182 actions chacun), les syndicalistes (129 actions), les fonctionnaires (125 actions) et les avocats (105 actions). Les enseignants ont participé à 69 actions, les journalistes à 60, et les diplômés sans emploi à 59 occasions. Les autres mobilisations ont impliqué des chauffeurs de taxi, le transport rural et collectif, les agriculteurs, les parents, les élèves, les commerçants, les jeunes médecins et les chauffeurs de bus.
Durant le dernier trimestre, les acteurs sociaux ont principalement utilisé les sit-in (445 occasions) comme forme de protestation, suivis des grèves (127 occasions), des grèves de la faim (183 occasions), des marches pacifiques (27 occasions), ainsi que d’autres formes telles que blocage de routes, perturbation d’activités, port du brassard rouge, menace de suspension de travail, refus de rejoindre les cours, marches vers la capitale, occupation d’institutions et journées de colère.
Pour les actions virtuelles, les acteurs sociaux se sont adressés aux autorités et au président de la République via des appels à l’aide, des pétitions et des messages sur les médias et réseaux sociaux, représentant 24,5 % des mobilisations (soit 366 actions).
Les lieux de protestation ont été variés : les médias (366 actions), les prisons (182), les lieux de travail (166), les établissements scolaires (150), les universités (112), et les institutions officielles (environ 260). Les actions ont également eu lieu devant les tribunaux (23), sur l’avenue Habib Bourguiba, le Théâtre municipal et la place de la Kasbah (58), lieux symboliques pour les acteurs sociaux.
Tunis a occupé la première place en termes de protestation avec 420 actions, suivie de Gafsa (135), Manouba (129), Gabès (94), Nabeul (81), Kasserine (77), Kairouan (60), Bizerte (54), Sfax (48) et Tataouine (44). Ariana, Monastir et Ben Arous ont été les moins mobilisées (7, 8 et 9 actions respectivement).
Selon l’échantillon, 21 cas de suicide ou tentative ont été recensés, dont 15 dans des établissements scolaires, 4 dans des logements, 1 en prison et 1 dans un espace public. Treize cas concernaient des hommes et 7 des femmes, touchant toutes les tranches d’âge : 6 jeunes, 5 enfants, 5 personnes de plus de 60 ans, et 4 adultes.
Les cas de suicide reflétaient un rejet ou un mécontentement. Les exemples incluent : une femme se suicidant dans un entrepôt familial à Sfax, un vieil homme et un jeune homme pendu dans une ferme à Kébili, un marchand ambulant s’immolant à Gafsa, des élèves ou jeunes utilisant des pesticides pour protester, et d’autres cas spectaculaires à travers le pays. Ces actes montrent une diminution de la sécurité psychologique, économique et sociale pour une partie des Tunisiens, les plus vulnérables exprimant leur refus de leur réalité par des gestes extrêmes.
Le dernier trimestre a également été marqué par la documentation d’actes de violence, vols, agressions sexuelles, harcèlement, intimidation et meurtres, avec présence de violence numérique, conjugale et contre les femmes, un phénomène en progression avec plus de 12 agressions recensées.
La majorité des auteurs étaient des hommes (86,9 %), les violences mixtes représentaient 10,34 % et les femmes 2,76 %. Les victimes étaient hommes (51,72 %), femmes (17,93 %) et mixtes (30,34 %).
La violence observée était généralement agressive et motivée par le vol, la vengeance ou la protestation, souvent entraînant blessures graves ou décès. Elle incluait violence interpersonnelle, sexuelle, meurtres et interventions sécuritaires pour dominer, intimider et effrayer. Les incidents se répartissaient dans les différentes régions et lieux (maisons, prisons, transports, loisirs, institutions), dominés par l’espace public, révélant une normalisation de la violence et un passage de l’autorité légale à celle de la force.
Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux alerte sur la propagation de la violence, phénomène menaçant individus, sociétés et stabilité des États. La répétition des violences réduit les valeurs de tolérance et de dialogue, accroît haine et vengeance, affaiblit la confiance et compromet l’État de droit, ouvrant la voie au chaos et à la criminalité.