Rapport juillet-septembre 2025 – Observatoire social tunisien
Un retour marqué des mouvements de protestation a été observé au cours du troisième trimestre 2025, avec un pic notable en septembre, qui enregistre le nombre le plus élevé depuis le début de l’année.
Au total, 1 316 mouvements sociaux ont été recensés entre juillet et septembre 2025, soit près du double du nombre enregistré durant la même période les deux années précédentes : 752 mouvements en 2024 et 680 en 2023.
Le nombre relativement élevé de mouvements enregistrés au cours du troisième trimestre 2025 confirme le retour manifeste de la protestation comme moyen privilégié d’expression et de revendication des droits. Il met en évidence l’ampleur du fossé entre les attentes des citoyens et des acteurs sociaux, les promesses politiques formulées et la réalité de politiques souvent en contradiction avec ces engagements.
Cette intensification des mobilisations traduit également la persistance d’un climat de tension et de mécontentement amorcé dès le début de l’année. Les tentatives d’apaisement, fondées sur la rhétorique de la souveraineté populaire, la dénonciation d’un prétendu complot ou d’un système de corruption, ainsi que les attaques contre les adversaires politiques, n’ont pas réussi à contenir la colère sociale ni à restaurer la confiance envers des institutions publiques jugées incapables de répondre aux problèmes sociaux chroniques.
Après le ralentissement habituel observé durant les mois d’été, en lien avec le rythme plus calme de la vie collective, le mois de juillet a enregistré 357 mouvements et le mois d’août 323. Avec 635 mouvements en septembre à lui seul, la rentrée scolaire et politique a marqué une reprise vigoureuse de la contestation sociale, faisant de septembre le mois le plus agité depuis le début de l’année. Cette dynamique illustre le retour des tensions sociales accentuées par la conjoncture économique, la reprise des activités et les attentes fortes liées à la rentrée.
En septembre 2025, la première moitié du mois a été marquée par le lancement de la Flottille de la résistance maghrébine et internationale, à laquelle ont pris part de nombreux militants et militantes tunisiens. Ce mouvement a suscité une forte mobilisation populaire à travers tout le pays, en soutien à la cause palestinienne et en condamnation de la guerre d’extermination menée à Gaza, illustrant ainsi l’émergence de nouvelles formes de protestation à dimension éthique et humanitaire.
La société tunisienne a réagi avec vigueur à chaque étape du parcours de la flottille, et lors de chaque tentative d’interception, de nombreuses régions du pays ont été le théâtre de manifestations massives. Ces mobilisations ont réuni élèves, étudiants, militants et citoyens de tous horizons, témoignant d’un large consensus autour de cette cause. Le mouvement s’est poursuivi après l’enlèvement des participants par les forces d’occupation et l’arrestation des 532 militants, issus de 45 pays, embarqués à bord d’une cinquantaine de navires partis d’Espagne, d’Italie et de Tunisie. Parmi eux figuraient 28 Tunisiens et Tunisiennes, libérés progressivement au début du mois d’octobre 2025.
Sur le plan interne, le troisième trimestre 2025 a été caractérisé par la poursuite d’une situation économique et sociale difficile, dans un contexte politique inchangé depuis le 25 juillet 2021. Les autorités ont continué à recourir à des lois et à des dispositifs judiciaires à des fins répressives, notamment à travers le décret n°54 et plusieurs articles du code pénal, utilisés pour réduire au silence les voix critiques. Cette répression ne touche plus seulement les opposants politiques, journalistes et avocats, mais s’étend désormais à l’ensemble des citoyens, y compris les étudiants, dans un climat politique marqué par la restriction des libertés et la criminalisation de la dissidence.
La précarité professionnelle s’est accentuée au cours du troisième trimestre 2025, accompagnée d’un sentiment croissant d’insécurité économique et sociale. Les revendications professionnelles ont constitué plus de 55 % de l’ensemble des mouvements observés durant cette période. Ces mobilisations ont principalement porté sur l’activation des conventions restées en suspens, la régularisation des statuts professionnels, la lutte contre le travail précaire, la délimitation des compétences, le versement des salaires et indemnités, le droit à l’emploi pour les diplômés chômeurs, ainsi que l’amélioration des conditions de travail et le renforcement des ressources humaines.
Les mouvements civils se classent en deuxième position, représentant environ 25 % du total des mobilisations. La moitié d’entre eux était liée à la cause palestinienne, en réaction à la guerre d’extermination et de famine à Gaza, tandis que l’autre moitié exprimait des revendications liées aux droits et libertés, notamment la libération des prisonniers politiques, la défense des droits des femmes, la liberté d’expression, l’indépendance de la justice et la protection de l’action syndicale et politique.
Les mobilisations environnementales ont, quant à elles, maintenu leur présence au sein du paysage social, représentant environ 10 % des mouvements enregistrés entre juillet et septembre. Ces actions ont porté sur la défense du droit à l’eau face aux coupures prolongées et aggravées durant l’été, ainsi que sur le droit à un environnement sain, dénonçant les déversements industriels, la pollution maritime, les rejets sauvages et les fuites gazeuses provenant notamment des complexes chimiques de Gabès et de Gafsa, qui entraînent régulièrement des cas d’asphyxie.
Dans l’ensemble, ces mobilisations traduisent une prise de position claire des acteurs sociaux, qui tiennent l’État pour pleinement responsable de la garantie de la qualité de vie et de la préservation d’un environnement sûr et sain.
Les autres mouvements observés au cours du troisième trimestre 2025 ont principalement porté sur des revendications relatives à la fourniture de services publics essentiels. La majorité concernait le droit à l’éducation, particulièrement mis en avant durant le mois de septembre, période de rentrée scolaire, ainsi que le droit à la santé, aux transports, à la protection et à la sécurité, au développement régional, à une vie digne et à la démarginalisation des zones isolées.
D’un point de vue genré, le mouvement social s’est distingué par une forte mixité : sur l’ensemble des mobilisations recensées, 1 164 actions étaient mixtes, 129 menées principalement par des hommes, et 23 organisées par des femmes.
Les formes de protestation ont été multiples et majoritairement ancrées sur le terrain, représentant plus de 82 % des actions recensées. Celles-ci incluaient des piquets de grève, sit-in, grèves, grèves de la faim, barrages routiers, marches pacifiques, manifestations devant le palais présidentiel, journées de colère, port du badge rouge, ainsi que la fermeture temporaire de lieux de travail.
En parallèle, environ 18 % des acteurs sociaux ont opté pour l’espace numérique afin d’exprimer leurs revendications ou interpeller les autorités. Ces formes virtuelles de mobilisation se sont traduites par des appels en ligne, pétitions, déclarations publiques et campagnes de sensibilisation numériques, confirmant l’émergence du cyberespace comme nouveau terrain d’action protestataire.
Au cours du troisième trimestre 2025, les travailleurs et employés ont constitué le principal moteur de la contestation sociale, participant à 403 mouvements de protestation. Ce groupe, au cœur des dynamiques économiques, a exprimé ses revendications à travers des formes de résistance symbolique et d’actions de terrain, traduisant la poursuite du conflit autour du travail décent, de la reconnaissance professionnelle et de la justice sociale.
Ils ont été suivis par les habitants, à l’origine de 221 actions, puis par les syndicats, impliqués dans 158 mouvements, et enfin par les militants, qui ont organisé 140 actions. Les enseignants et professeurs ont, pour leur part, mené 87 mobilisations, tandis que les chauffeurs de bus ont participé à 72 actions. Les diplômés chômeurs et les parents d’élèves ont chacun organisé 49 mouvements, et malgré la période estivale, les étudiants ont pris part à 38 actions. D’autres catégories professionnelles ou sociales ont également été actives, notamment les journalistes, avocats, agriculteurs, médecins, élèves, agents des services médicaux, ainsi que les supporters de clubs sportifs et les athlètes.
Sur le plan géographique, la carte des mobilisations du trimestre a présenté une configuration relativement stable et familière.
Le gouvernorat de Tunis conserve sa première place avec 339 manifestations, suivi de Gafsa (150), Gabès (138), Nabeul (83), Kairouan (64), Bizerte (56), Kasserine (55), Sidi Bouzid (53) et Ben Arous (51).
Les autres mouvements se sont répartis sur l’ensemble du territoire, tandis que les gouvernorats les moins touchés ont été Ariana (8 mouvements), Monastir (12) et Le Kef (15).
Cette répartition territoriale illustre la concentration des tensions sociales dans les régions historiquement protestataires du pays, tout en confirmant la centralité du Grand Tunis comme espace majeur d’expression contestataire
Au cours du troisième trimestre 2025, près de 54 % des revendications formulées par les acteurs sociaux ont été adressées à la présidence du gouvernement ou à la présidence de la République, confirmant la centralisation des attentes et des responsabilités au sommet de l’État. Environ 10 % des revendications visaient le ministère de l’Éducation, tandis que 7,75 % concernaient les employeurs. Le reste des revendications s’est réparti entre diverses institutions publiques : administrations régionales, ministères de la Justice, de l’Agriculture et de la Santé, la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE), ainsi que les secteurs du transport et les autorités sécuritaires et judiciaires.
Sur un autre plan, la période a été marquée par un phénomène alarmant de désespoir social. Les trois derniers mois observés ont enregistré 18 cas ou tentatives de suicide, répartis de manière égale entre juillet, août et septembre (soit 6 cas par mois). Le suicide apparaît de plus en plus comme une forme de protestation silencieuse, un acte individuel de refus et de révolte face à une réalité vécue comme insupportable, où l’individu se sent invisible et abandonné par l’État et la société.
Les groupes les plus vulnérables à ce désespoir sont les chômeurs, les femmes victimes de violences physiques, morales ou économiques, les enfants, les prisonniers, ainsi que les personnes socialement marginalisées, notamment les migrants. Dans les zones intérieures, rurales et défavorisées, y compris au sein des établissements scolaires, le suicide dépasse sa dimension individuelle pour devenir un message collectif. Il traduit le retrait progressif de l’État et de la société de leurs fonctions essentielles de soutien, d’accompagnement et d’assistance psychologique, révélant ainsi une profonde détresse sociale et une rupture du lien de confiance entre les citoyens et les institutions.
Au cours du troisième trimestre 2025, dix-huit personnes ont mis fin à leurs jours : treize hommes et cinq femmes, dont trois enfants âgés de moins de 18 ans. Les jeunes ont constitué la catégorie la plus touchée par les comportements auto-agressifs, tandis que deux personnes âgées de plus de 60 ans ont également été recensées parmi les victimes.
Sur le plan géographique, la région de Kairouan arrive en tête avec six cas de suicide, suivie de Gafsa (3 cas) et de Tunis (2 cas). Les autres cas se répartissent entre Le Kef, Bizerte, Jendouba, Sousse, Sfax, Médenine et Nabeul, avec un cas enregistré dans chacune de ces régions.
La majorité des suicides ont été commis dans des espaces privés : dix dans des logements, quatre dans des établissements scolaires ou des instituts, trois dans des lieux publics et un seul sur le lieu de travail. Ce choix de l’espace intime ou familier renforce la dimension personnelle et silencieuse de ces actes, souvent accomplis loin du regard collectif.
Parallèlement, le phénomène de la violence a connu une progression notable durant la même période, traduisant la montée des tensions, de la colère et du mécontentement social qui imprègnent le quotidien des Tunisiens et des Tunisiennes. Ces frustrations, alimentées par les inégalités sociales et économiques croissantes, se transforment fréquemment en violence dirigée contre autrui.
Les cas de violence ont été signalés dans plusieurs régions du pays, avec une concentration marquée dans les quartiers périphériques du Grand Tunis, où les disparités socio-économiques se creusent davantage. Ce contexte favorise l’émergence de sentiments d’exclusion, d’humiliation, de vengeance et d’insécurité, qui nourrissent différentes formes de violence physique, morale, verbale, sexuelle, économique ou symbolique, révélant ainsi la profondeur du malaise social et le climat de tension généralisée
. Les manifestations de violence se sont intensifiées au cours du troisième trimestre 2025, parallèlement à l’aggravation de la crise économique et à la persistance de l’impunité. Les faits divers et les actes criminels relevés — braquages, affrontements violents, meurtres, vols, violences conjugales, féminicides (commis par un conjoint ou un membre de la famille), viols et harcèlement — traduisent la montée inquiétante d’un climat de tension et d’insécurité sociale.
Les discours de haine et de violence diffusés sur les réseaux sociaux et dans l’espace numérique jouent un rôle croissant dans la banalisation et la propagation de la violence. Leur tolérance et leur normalisation dans le débat public en font aujourd’hui l’un des moteurs principaux de ce phénomène. Les femmes, les enfants, les personnes âgées et les détenus demeurent les groupes les plus exposés aux actes de violence physique, morale ou symbolique, signalés à travers le pays.
Durant la période observée, huit cas de morts suspectes ou de violences graves ont été signalés dans les centres de détention et les prisons tunisiennes, soulignant une fois encore l’absence de reddition de comptes et la croissance de l’impunité au sein des forces de sécurité. Les femmes ont également subi de nombreuses agressions, qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques, sur le terrain comme dans l’espace numérique.
La violence s’accentue particulièrement dans les régions où les inégalités sociales, la pauvreté, la précarité et la marginalisation sont les plus marquées, illustrant le lien direct entre injustice sociale et explosion de la violence.
Sur le plan géographique, la carte de la violence demeure étendue et diversifiée, touchant presque toutes les régions du pays entre juillet et septembre. Bien que le classement des gouvernorats en matière de taux de violence varie légèrement d’un mois à l’autre, le phénomène conserve ses mêmes caractéristiques structurelles, confirmant une violence diffuse, enracinée et persistante dans le tissu social tunisien.