Observatoire social tunisien
Rapport d’octobre 2025
Intensification de la mobilisation civile et politique et augmentation des protestations environnementales
Au cours du mois d’octobre 2025, les acteurs sociaux ont maintenu un niveau élevé de mobilisation protestataire. Sur la base de l’échantillon étudié, l’équipe de l’Observatoire social tunisien du Forum tunisien des droits économiques et sociaux a recensé 545 mouvements.
Malgré le recul enregistré par rapport au mois de septembre, qui avait connu un pic avec 635 mouvements, le niveau de protestation en octobre demeure supérieur à celui des autres mois de l’année, ainsi qu’à la même période de l’année précédente, qui avait totalisé 300 mouvements.
Depuis le début de l’année, le nombre de manifestations s’élève ainsi à 4248, contre 2 308 pour la même période l’an dernier, soit une augmentation de 84.06%
Par rapport aux mois précédents, le mois d’octobre a été marqué par une recrudescence des mouvements civils et politiques, qui ont représenté 30,51 % de l’ensemble des manifestations. Ces actions étaient principalement liées aux développements entourant la flottille de la solidarité, à l’évolution de la question palestinienne et à la situation dans la bande de Gaza.
Les autres mouvements se sont matérialisés sous forme de piquets de grève, de sit-in, de grèves de la faim ou encore de manifestations dénonçant les procès et les poursuites judiciaires dans les affaires d’opinion, les actions intentées contre les journalistes ainsi que ce qui est connu comme « l’affaire de complot contre la sûreté de l’État ».
Le mois d’octobre a également connu l’émergence de mouvements à caractère environnemental, représentant 12,73 % des protestations. Ces derniers étaient largement liés aux incidents et aux violations environnementales graves survenus dans le gouvernorat de Gabès, à la suite de fuites de gaz asphyxiants émanant du complexe chimique tunisien. Ces émanations ont provoqué une série d’étouffements parmi les élèves du collège Chott Assalam. Les protestations se sont ensuite progressivement étendues pour inclure, à plusieurs reprises, des personnes âgées ainsi que des femmes de la région.
Les revendications liées au droit à l’emploi, à l’amélioration des conditions professionnelles et aux mouvements syndicaux ont continué de constituer la majorité des actions protestataires observées durant le mois d’octobre, représentant 36,97 % du total. Il s’agit du taux le plus élevé enregistré au cours de cette période.
Les mouvements liés au secteur de l’éducation se sont également poursuivis en octobre. Ils ont été alimentés par les postes vacants au sein des cadres éducatifs et para-éducatifs dans plusieurs écoles et instituts, par les difficultés du transport scolaire, par la vétusté des infrastructures de nombreux établissements non qualifiés, ainsi que par la dégradation des conditions d’hébergement dans les résidences universitaires et les mauvaises conditions de stage auxquelles sont confrontés les étudiants.
Les habitants ont poursuivi leurs mobilisations pour revendiquer leur droit à une vie décente, mettre fin à l’isolement de leurs régions et améliorer leurs conditions de vie. Leurs demandes ont porté notamment sur la réhabilitation des routes, le raccordement au réseau d’assainissement, l’installation d’un éclairage public, l’accès au transport, l’amélioration des infrastructures sanitaires et des services médicaux, ainsi que sur l’amélioration de l’état des marchés hebdomadaires et la relance des projets en suspens ou interrompus depuis un certain temps.
Parallèlement, les chauffeurs de taxi individuels et collectifs ont continué à réclamer l’octroi de licences.
Selon les observations, les acteurs sociaux ont privilégié les actions de terrain comme principal mode de protestation. Le sit-in s’est imposé comme l’outil le plus utilisé, avec 198 actions enregistrées au cours du mois. Il est suivi par les piquets de grève, qui totalisent 138 jours de grève, parmi lesquels celui des étudiants de l’Université de Gafsa réclamant le droit de changer de filière, et celui des étudiants en master revendiquant le droit de se présenter aux examens. S’ajoutent également le sit-in des cadres et employés de la Société du Sud pour les services à Tataouine, qui demandaient la régularisation de leur situation professionnelle, ainsi que celui des employés de l’encadrement revendiquant leur titularisation.
La grève de la faim a été adoptée à 45 reprises, tandis que des grèves classiques ont été observées 42 fois.
Les protestataires ont par ailleurs eu recours à des marches pacifiques — dont une marche en direction de la capitale — à des barrages routiers, à l’interdiction d’accès à certains établissements scolaires, au port d’écussons rouges, ainsi qu’à des perturbations diverses des activités.
En parallèle, l’espace virtuel a été mobilisé 71 fois pour le lancement de pétitions ou d’appels via les médias et les réseaux sociaux.
Au cours du mois d’octobre, 95 actions ont été menées par les étudiants, faisant d’eux les acteurs les plus mobilisés. Aussi les travailleurs, qui ont organisé 95 actions, puis par les habitants, avec 66 actions recensées. Les militants et défenseurs des droits humains arrivent ensuite avec 58 actions, suivis par les enseignants et les professeurs (43 actions), les employés (38 actions) et les syndicats (30 actions).
Le mois a également été marqué par des mobilisations impliquant des parents d’élèves, des élèves, des avocats, des diplômés sans emploi, des médecins, des journalistes, des chauffeurs de taxi et des ouvriers agricoles.
Sur le plan géographique, la répartition des protestations est restée globalement inchangée. Le gouvernorat de Tunis conserve la première place avec 166 manifestations enregistrées en octobre, suivi par le gouvernorat de Gabès, qui a comptabilisé 61 manifestations. La région de Gabès a été particulièrement marquée par un climat de tension, de colère et de mécontentement tout au long du mois, en réaction aux violations environnementales graves causées par les fuites de gaz.
Face à cette situation, les habitants, ainsi que les représentants des organisations civiles et syndicales, ont eu recours à diverses formes de protestation : sit-in, marches, grèves générales et manifestations
Le gouvernorat de Gafsa occupe la troisième position avec 51 manifestations, suivi de nabeuk avec 43 manifestations.
En queue de classement, le gouvernorat de Ben Arous n’a connu qu’une seule action, suivi des gouvernorats de Manouba, Monastir et Ariana, qui ont chacun comptabilisé trois actions.
Contrairement aux mois précédents, les institutions de la Présidence de la République ont été quasiment absentes de la liste des entités ciblées, représentant moins de 1 % des actions enregistrées.
À l’inverse, plus de 40 % des protestations ont visé le gouvernement, tandis que 15 % se sont orientées vers le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Le ministère de l’Éducation a été la cible d’environ 7 % des mobilisations, et plus de 15 % des revendications ont été adressées aux autorités régionales (municipalités, conseils régionaux et locaux).
Les revendications restantes se répartissent entre les ministères des Transports, de la Santé, des Affaires sociales, de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, de l’Énergie et des Mines, ainsi que les autorités judiciaires et la Société nationale d’exploitation et de distribution de l’eau.
Les établissements scolaires et universitaires ont constitué le principal espace de mobilisation au cours du mois d’octobre, avec 149 mouvements enregistrés. Ils sont suivis par les sièges des ministères, où 48 manifestations ont été observées. Les routes, les lieux publics et les grandes places — dont l’avenue Habib Bourguiba au centre de la capitale — ont totalisé 103 manifestations.
Les lieux de travail et les administrations ont compté 52 mouvements, tandis que les sièges de la Présidence de la République, de l’Assemblée des représentants du peuple et des gouvernorats ont connu 40 actions. Les institutions judiciaires ont été le théâtre de 7 manifestations, et les établissements pénitentiaires de 46.
Sur la base de l’échantillon étudié, cinq cas de suicide ou de tentative de suicide ont été recensés au cours du mois d’octobre. Ces actes ont touché aussi bien des femmes que des hommes, dans plusieurs régions du pays, et ont été associés à des situations de détresse, de rejet et d’insatisfaction. Les incidents signalés dans les gouvernorats de Sfax, Kebili, Kairouan et Kasserine reflètent un état de vulnérabilité individuelle et sociale particulièrement préoccupant.
Le climat de désespoir, d’insécurité économique, sociale et psychologique demeure un facteur déterminant dans la survenue de ces actes. La persistance des suicides et tentatives de suicide met en évidence une érosion de la sécurité psychologique et sociale d’une partie de la population tunisienne.
Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a, à plusieurs reprises, appelé à accorder à ce phénomène l’attention qu’il requiert, à l’étudier de manière scientifique et psychologique, et à identifier les facteurs de fragilité ainsi que les causes profondes menant à de tels passages à l’acte, afin de mettre en place des mesures de prévention efficaces.
L’équipe de l’Observatoire social tunisien poursuit son travail de documentation et de suivi des actes de violence, des vols, des agressions sexuelles, du harcèlement, des viols, des intimidations, des agressions verbales et des homicides, y compris les féminicides, dont environ cinq cas ont été enregistrés au cours du mois. L’équipe relève également la persistance des violences conjugales ainsi qu’une progression notable de la violence numérique, dont les femmes demeurent les principales cibles.
Les violations environnementales se poursuivent dans le gouvernorat de Gabès, où la violence environnementale vient s’ajouter à la violence institutionnelle et à l’insuffisance des services de santé. Depuis deux mois, la région connaît quotidiennement des cas d’asphyxie liés à la pollution atmosphérique, dans un contexte marqué par le déni et l’indifférence des structures étatiques.
Parallèlement, les mouvements sociaux qui secouent la région sont accompagnés d’un usage excessif de gaz lacrymogènes par les forces de sécurité, lesquels sont parfois lancés à l’intérieur des habitations et des espaces clos, aggravant ainsi les risques d’asphyxie et la détresse vécue par les habitants.
La violence continue de se caractériser par des formes d’extrémisme et un désir de vengeance. Ses causes profondes sont liées au vol, à l’intimidation, à la vengeance, au harcèlement, aux agressions sexuelles et au harcèlement moral. Elle ne se limite pas aux espaces publics et privés, mais s’étend également aux espaces virtuels, institutionnels et éducatifs, ainsi qu’aux médias, aux espaces touristiques et récréatifs et aux moyens de transport.
La majorité des auteurs d’actes de violence sont des hommes, représentant plus de 85 % des agresseurs. Environ 13 % des actes ont été commis sous une forme mixte, tandis que les femmes ont été responsables de moins de 2 % des actes observés.
Concernant les victimes, aucun des deux sexes n’a été épargné. Les hommes représentaient plus de 42 % des victimes, les femmes 17 %, et la violence impliquant à la fois des hommes et des femmes représentait environ 41 % des incidents.
La violence prend principalement une forme criminelle, visant l’agression ou le vol. Par ailleurs, la violence environnementale a pris une ampleur plus importante que lors des mois précédents, souvent liée aux manifestations et mouvements sociaux réclamant un environnement et une vie sains.
Le mois d’octobre a également été marqué par des cas de violence au sein des centres de détention et des prisons, où deux décès suspects ont été signalés, dont celui d’un détenu souffrant de troubles mentaux, à qui le transfert à l’hôpital Al-Razi avait été refusé. Les centres de détention de Gabès ont également été le théâtre de cas de torture et de mauvais traitements infligés aux détenus, observés par la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme lors de ses visites.
La violence enregistrée inclut des agressions sexuelles, des violences conjugales, ainsi que des formes de violence dans l’espace virtuel, telles que la diffamation, le dénigrement et la dépréciation.
Les incidents de violence ont été observés dans différentes régions du pays et dans divers lieux, notamment les logements, les prisons, les moyens de transport, les lieux de loisirs et les établissements économiques. La rue demeure le lieu principal où la majorité des actes ont été enregistrés. Ce constat témoigne de la propagation du phénomène d’impunité, ainsi que de la tendance à théâtraliser la violence dans le but d’imposer sa domination et d’intimider ou terroriser autrui.