Observatoire social tunisien
Rapport – Août 2025
Le droit à un travail décent et la question du chômage au centre des mobilisations
L’Observatoire social tunisien, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, a recensé 323 mouvements de protestation au cours du mois d’août 2025, contre 234 mouvements durant la même période de l’année précédente. Ce chiffre marque toutefois une légère diminution par rapport au mois de juillet 2025, qui avait enregistré 357 mouvements.
Malgré la baisse « habituelle » observée pendant les mois d’été par rapport aux périodes précédentes, les mobilisations continuent de refléter une dynamique de contestation persistante. Chaque rapport mensuel publié par l’Observatoire social tunisien en 2025 confirme une volonté croissante de la population de revendiquer ses droits, s’éloignant progressivement de l’attitude de résignation qui avait marqué l’année 2024 face à la situation politique, économique et sociale du pays.
Les revendications liées à l’emploi et aux conditions de travail sont restées au centre des mobilisations au mois d’août 2025. Les questions portant sur la régularisation des situations professionnelles, l’application des accords en suspens, le droit à l’activité syndicale, le versement des salaires et des indemnités ainsi que le droit au travail ont occupé une place prépondérante. 60 % des mouvements de protestation recensés concernaient l’embauche des chômeurs diplômés et des docteurs sans emploi, la titularisation des agents contractuels, l’amélioration des conditions de travail, le paiement des salaires et primes en retard ainsi que la dénonciation des licenciements abusifs. Les travailleurs ont mené la majorité des actions enregistrées avec 148 mobilisations durant ce mois, tandis que de larges segments de la population sont également descendus dans la rue pour revendiquer leurs droits et exiger des services publics essentiels tels que l’accès à l’eau potable, un environnement sain, des routes praticables, des moyens de transport adéquats et un meilleur accès aux soins de santé. Des demandes ont aussi été exprimées pour l’entretien des canalisations sanitaires et l’amélioration des infrastructures routières.
Au cours du mois d’août, la crise des coupures répétées d’eau potable s’est poursuivie, touchant particulièrement les gouvernorats du centre et du sud et provoquant une vague de sit-in et de barrages routiers dans plusieurs régions. Bien qu’il reste encore environ un mois avant la rentrée scolaire, le mois d’août a été marqué par des mouvements d’enseignants et de professeurs qui ont exigé la satisfaction de leurs droits professionnels et matériels. Des protestations ont également été menées par des parents et des élèves qui ont réclamé l’amélioration des infrastructures scolaires, la rénovation des bâtiments endommagés ou menacés d’effondrement, ainsi que la mise en place d’un transport scolaire pour garantir une rentrée sûre et équitable pour tous. Parallèlement, les mouvements politiques et civiques ont poursuivi leurs actions pour dénoncer les restrictions à la liberté d’opinion et d’expression et rejeter les violations commises par les forces de sécurité dans les prisons et les centres de détention, tout en réclamant la libération des personnes arrêtées pour leurs activités civiques ou politiques.
Comme les mois précédents, les différents gouvernorats du pays ont connu au cours du mois d’août des manifestations, des rassemblements et des mouvements dénonçant l’agression contre Gaza et exprimant leur soutien à la cause palestinienne, avec un renouvellement des revendications appelant à criminaliser la normalisation. Ces mobilisations se sont souvent accompagnées d’actions menées dans les grandes surfaces et devant certaines enseignes commerciales dans le cadre des campagnes de boycott lancées depuis le 7 octobre. Après l’affaire du bateau Hanzala, dont l’équipage avait été arrêté par les forces d’occupation israéliennes dès son entrée dans les eaux territoriales, la Coordination de l’action commune pour la Palestine a repris ses activités et s’est organisée pour participer aux événements liés au lancement de la Flottille de la solidarité mondiale, qui bénéficie d’une large participation tunisienne et dont le départ est prévu le 10 septembre 2025 depuis le port de Sidi Bou Saïd, dans la capitale. En août, les mouvements sociaux ont été répartis de manière plus équilibrée entre les différentes régions par rapport aux mois précédents, à l’exception notable des gouvernorats de Tunis, qui a enregistré 91 mouvements, et de Gabès, qui en a comptabilisé 71. Les autres gouvernorats ont connu des niveaux de protestation relativement similaires, avec 27 mouvements à Nabeul, 26 à Gafsa, 18 à Kairouan et à Ben Arous, 14 à Kasserine et 11 à Tataouine, tandis que Monastir et Ariana n’ont enregistré qu’un seul mouvement chacun.
Au cours du mois d’août, les acteurs protestataires ont diversifié leurs modes d’action sociale et de contestation, recourant dans 78 % des cas à des actions sur le terrain. Ils ont ainsi organisé 99 sit-in, 90 piquets de grève, 34 grèves et 15 grèves de la faim. Pour faire entendre leur voix, ils ont également eu recours à des barrages routiers, des incendies de pneus, des marches vers la capitale, la destruction de produits agricoles ainsi que des menaces de grève et d’arrêt de travail. Parallèlement, 22 % des actions recensées par l’équipe de l’Observatoire social tunisien se sont déroulées dans l’espace virtuel, où les communiqués, les médias et les réseaux sociaux ont servi de relais pour exprimer le refus, la colère, lancer des appels à l’aide ou transmettre des messages et des revendications aux autorités afin qu’elles interviennent pour lever une injustice ou modifier une décision. Les ouvriers ont mené 148 actions documentées au cours du mois, suivis par les habitants qui ont participé à 47 actions et les militants présents dans 41 mobilisations. Les événements violents survenus à la place Mohamed Ali, au centre de la capitale, et au siège de l’Union générale tunisienne du travail ont également alimenté une partie importante des actions syndicales. Les docteurs en chômage technique ont notamment organisé un sit-in devant le ministère de l’Enseignement supérieur pendant 10 jours. Ont également pris part aux mouvements du mois d’août les employés, les professeurs, les enseignants, les jeunes médecins, les journalistes, les supporters de clubs sportifs, les avocats, les chauffeurs de taxi individuels, les parents et les chômeurs diplômés.
Environ 70 % des mouvements enregistrés au cours du mois d’août ont été dirigés contre le gouvernement, la présidence de la République et leurs représentants au niveau des gouvernorats et des municipalités, ainsi que contre les administrations qui en dépendent. Le ministère de l’Éducation a été visé dans 4 % des mouvements, tout comme la société nationale d’exploitation et de distribution des eaux. Plus de 12 % des mouvements observés ont ciblé les employeurs, tandis que d’autres ont été dirigés vers les autorités judiciaires, le ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, ainsi que les autorités sécuritaires. Par ailleurs, au cours du même mois, l’acteur protestataire a eu recours à six reprises au suicide comme solution individuelle. Le gouvernorat de Gafsa a enregistré trois cas : celui d’un militaire qui s’est donné la mort avec son arme personnelle, celui d’un directeur de résidence universitaire qui a mis fin à ses jours sur son lieu de travail et celui d’un jeune souffrant de troubles psychologiques retrouvé pendu dans la maison familiale à Om El Arais. Dans la capitale Tunis, une fillette de 11 ans a tenté de se suicider en escaladant un poteau électrique, tandis qu’un suicide a été enregistré dans le gouvernorat de Kairouan et un autre dans celui du Kef. Trois des personnes concernées ont choisi leur domicile pour mettre fin à leurs jours, deux autres leur lieu de travail, probablement pour exprimer une forme de protestation ou de refus, alors que l’espace public n’a été choisi que dans un seul des cas recensés.
Les individus ont recours au suicide ou à l’automutilation en raison de multiples facteurs, notamment la détresse psychologique, le sentiment d’impuissance et de désespoir, ainsi que les conditions sociales et économiques difficiles qui aggravent les problèmes de santé mentale dans un contexte marqué par l’absence de traitements adéquats et de structures officielles de prise en charge et de suivi accessibles. Les données recueillies indiquent également que le mois d’août a connu une augmentation des actes de violence, avec une recrudescence particulièrement inquiétante des cambriolages et des vols. Les rues de la capitale et de plusieurs régions du pays ont été le théâtre d’agressions et de vols commis en plein jour, dans des lieux publics et sur les principales routes, ce qui a nourri et propagé un sentiment général d’insécurité, d’autant plus que les auteurs de ces actes étaient souvent des mineurs ou de jeunes adultes âgés d’une vingtaine d’années. À plusieurs reprises, la route Ibn Sina–Alkabaria a été le lieu d’actes de violence et de braquages visant des piétons et des automobilistes, dont la progression était entravée par des jets de pierres ou des barrages routiers afin de faciliter le vol. La région de Tabarka a, elle aussi, enregistré un braquage ayant failli coûter la vie à un enfant de 15 ans ainsi qu’une agression contre un touriste algérien, tandis qu’à Bizerte, un jeune homme a été appréhendé alors qu’il tentait de voler une voiture garée dans une rue.
Avec la recrudescence des vols, d’autres actes de violence ont été signalés, allant jusqu’à l’extrémisme et prenant parfois des formes spectaculaires ou inhabituelles. À Kairouan, une fillette a été enlevée de son domicile familial lors d’un cambriolage, et la même région a également enregistré une tentative d’agression contre une veuve et sa fille par un groupe de jeunes du quartier. Les lieux publics n’ont pas été épargnés, puisque des actes de violence et des agressions ont été commis contre des médecins dans des établissements de santé, tandis que le stade de Bizerte a été le théâtre d’une agression contre un arbitre assistant ainsi que d’une situation de chaos et de tension. La gare ferroviaire de Sfax a également connu des agressions, des actes de vandalisme et de destruction perpétrés par un groupe d’adolescents, ce qui a semé la peur parmi les voyageurs. Les transports publics ont eux aussi été visés, lorsqu’un groupe d’enfants a incendié une rame de métro et en a détruit une partie. Par ailleurs, le mois d’août a été marqué par plusieurs meurtres commis dans le cadre familial, notamment lorsqu’un fils a tué sa mère et qu’une tante a mis fin aux jours du fils de sa sœur à la suite d’une dispute. La région de Sijoumi a, elle aussi, été le théâtre du meurtre d’un vendeur ambulant, tandis qu’une enquête a été ouverte dans le gouvernorat de Sousse sur les circonstances entourant le meurtre d’un migrant originaire d’Afrique subsaharienne. Face à l’ampleur de la violence enregistrée dans l’espace public, il convient de noter qu’une initiative législative annoncée par des députés devrait être soumise au Conseil à la reprise des travaux parlementaires. Elle vise à modifier plusieurs articles du code pénal et à durcir les peines pour les auteurs de vols avec violence, avec des peines pouvant aller jusqu’à 20 ans de prison, sans possibilité d’allègement.
Une fois de plus, les centres de détention et les prisons tunisiennes ont été le théâtre de morts suspectes et d’actes de violence, révélant la persistance de l’impunité et son accroissement parmi les forces de sécurité. Les femmes et les filles continuent de subir diverses formes d’agressions sexuelles ainsi que des violences conjugales et communautaires, avec, par exemple, des cas d’agression sexuelle sur deux écolières et des abus commis par un sorcier ayant trompé des femmes. La violence s’étend également à l’espace numérique, où elle se manifeste comme un prolongement de la violence traditionnelle observée dans l’espace public. Les réseaux sociaux servent de terrain propice à la propagation de la violence sous plusieurs formes, allant du harcèlement et des agressions verbales aux discours de haine et à l’incitation à la violence. Au mois d’août, un blogueur a diffusé un discours violent et incitant à la haine contre l’Union générale tunisienne du travail, tandis qu’un député a publié un message injurieux et intimidant à l’encontre de la présidente d’un parti politique en raison de son engagement politique. Il convient de rappeler que la violence en Tunisie n’est pas un phénomène isolé, mais le résultat d’une crise complexe, à la fois économique, sociale et éducative, aggravée par la faiblesse des politiques publiques préventives et dissuasives. Face à cette aggravation manifeste, l’Observatoire social tunisien et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux réitèrent leur appel à l’adoption d’approches scientifiques pour lutter contre la propagation de la violence sous toutes ses formes, qu’elle se produise dans l’espace public ou virtuel, en renforçant l’éducation à la citoyenneté et à la non-violence dans les programmes scolaires. Ils préconisent également le développement de mécanismes d’intervention précoce au sein des institutions éducatives et familiales, la promotion d’une culture du respect de la différence et du pluralisme, ainsi que la réforme du système sécuritaire et judiciaire afin de garantir la justice et la dissuasion sans excès. Enfin, ils insistent sur la nécessité de soutenir la société civile et de lui permettre de jouer un rôle central dans la prévention et l’accompagnement.